Faut-il contraindre ou laisser le libre choix ?

Pourquoi les gouvernements, même ceux du nord de l'Europe, passent-ils par la contrainte plutôt que par l'adhésion ?

Est-ce une marque de notre culture judéo-chrétienne ?

La notion d'État-Providence ?

La seule manière de faire passer un message ?

Veut-on décider ?

Lors du premier confinement, lorsque les familles pouvaient décider de scolariser ou non leurs enfants, bon nombre ont ressenti un inconfort à l'idée de prendre cette responsabilité et porter individuellement la gestion du risque.

On a pu entendre autour de nous un regret que les gouvernements n'imposent pas clairement l'autorisation ou l'interdiction du retour à l'école. C'est un exemple, mais il y en a eu d'autres : obliger les professionnels à se faire dépister au lieu de les laisser en décider, eux ou leur service ?

Au moment du second confinement, nous nous sommes aperçus que les limites étaient plus clairement posées, tout autant que les autorisations.

Se repérer sur ce qu'il est bon ou possible de faire est pour chacun plus facile. Mais cela signifie aussi que nous ne sommes pas conduits à adhérer aux interdictions et aux autorisations.

Certes, pour la sécurité de tous, il faut faire vite et il serait trop long d'organiser un référendum afin de solliciter l'approbation majoritaire d'un ensemble de citoyens.

Cependant, la question demeure et il est sans doute important que nous puissions, chacun dans son for intérieur, nous la poser : aurions-nous souhaité être responsables de décider des interdictions et des autorisations ? Aurions-nous accepté de réfléchir aux risques réels de contagion ; réels c'est-à-dire sans se préoccuper seulement de nos intérêts personnels et professionnels ? Ou préférons-nous de loin que les gouvernements de nos pays s'en chargent ?

L'acceptation du renoncement à la liberté

Se soumettre volontairement à une décision gouvernementale, en ayant clairement en tête une bonne raison d'y adhérer, est un des principes fondamentaux des premières théories des démocraties et des gouvernements civils.

Ces théories ne commencent pas avec la Révolution Française et les droits de l'Homme. Elles sont construites, dès le XVIIe siècle, notamment par Locke et Hobbes. À l'origine d'une société qui accepte les décisions d'un gouvernement, ils donnent des fondements différents de ceux connus.

Ni la défense passionnée d'une égalité pour tous, ni l'héritage judéo-chrétien, tantôt patriarcal, tantôt originellement hiérarchique (l'Alliance féconde avec Dieu : tu me reconnais comme ton seul Guide et ta descendance sera assurée, féconde).

Locke et Hobbes donnent comme fondement un renoncement à nos libertés qui est complètement volontaire.

Volontaire parce que réfléchi, et réfléchi parce que chacun, cherchant dans sa tête les conditions de sa sécurité, découvre en même temps les conditions de celle de tous.

Ces deux auteurs expliquent ce renoncement volontaire grâce à deux logiques différentes.

Se protéger soi ou ses biens

Hobbes et Locke ont en commun de rappeler que l'état de nature de l'homme (l'état dans lequel on l'imagine s’il devait vivre sans lois juridiques et sans règles collectives), serait un état très peu heureux.

Selon le premier, cet état conduirait les hommes à une insécurité permanente, puisque chacun pourrait faire ce que bon lui semble pour assurer et conserver sa vie. C'est la célèbre phrase de Hobbes : « l'homme est un loup pour un autre homme ». De ce fait aucun ne pourrait avoir la sécurité de vivre très longtemps.

Pour Locke, l'insécurité aurait une autre forme.

L'homme ne serait pas par nature un loup pour ses pairs, mais en revanche, sans lois et sans règles, il ne pourrait pas faire reconnaitre aux autres son droit à conserver les produits de ses efforts.

Il ne pourrait pas survivre longtemps si ses efforts pour labourer une terre ne lui garantissaient pas de manger le fruit de ses efforts, autrement dit si n'importe qui pouvait en toute impunité lui voler le résultat de ses efforts (récoltes).

Pour Locke, sortir de cette liberté naturelle de voler l'autre, c'est comprendre que les lois garantissent chacun de pouvoir s'approprier le résultat de ses actions non agressives pour survivre (de la terre labourée au diplôme, pourrait-on dire).

Renoncer à son état de nature

Qu'il s'agisse des lois comme moyens de faire reconnaitre le droit de s'approprier le fruit de ses efforts ou des lois comme moyens de limiter le droit de mort de chacun sur tous, dans les deux cas les hommes ont conscience d'une bonne raison de renoncer à leur état de nature (l'état dans lequel ils s'autorisent à ne pas respecter l'autre pour survivre eux-mêmes).

Ils veulent renoncer au droit de faire ce qu'ils veulent parce qu'ils ont conscience ainsi d'augmenter la sécurité de leur vie individuelle.

Chaque citoyen garde en tête la logique selon laquelle la volonté de chacun de renoncer à son envie de faire ce qu'il veut met tous en sécurité individuellement face à l'autre.

État, providence absolue ?

Aujourd'hui nous souvenons-nous de ce fondement de notre obéissance aux décisions gouvernementales ?

Ou sommes-nous dans la croyance absolue d'un État-Providence ?

Croyons-nous qu'un gouvernement, quel qu’il soit, comme par magie, sait tout mieux que nous et trouvera des solutions, sans que nous fassions l'effort de réflexion d'y adhérer ?

Si nous vivons ses décisions comme contraintes, n'est-ce pas parce que nous n'exigeons pas toujours de nous l'effort de chercher une cohérence aux limites que leurs décisions nous imposent ?

Notre adhésion aux décisions, notre volonté de nous imposer à nous-mêmes les contraintes qu'un gouvernement décide, se cache juste derrière notre capacité à nous poser et à répondre à cette question : les limites qui nous sont imposées le sont-elles en vue de leurs conséquences bonnes, raisonnables, rationnelles, autrement dit appropriées à nos insécurités modernes (la pandémie en faisant partie) ?