Pour que disparaisse la colère de l'autre

Durant ces périodes de confinement, les vols ont diminué, sans doute du fait de la fermeture de bon nombre d'entreprises qui ont assigné à résidence plusieurs professionnels.

En revanche, l'agressivité dans les relations et les agressions physiques ont augmenté.

Parmi ces agressions en augmentation, on compte bien sûr les violences conjugales et familiales, mais aussi toutes celles qui, avec moins de proximité intime, sont aussi des agressions, et qui se déclenchent dans la communication adressée à l'autre.

La violence physique et celle verbale naissent dans la relation et, en partie, dans la communication.

D'où le fait que depuis quelques années on entend l'essor pris par les enjeux et les méthodes de la communication non violente.

La communication non violente a ses écueils comme toute trousse à outils qui voudrait solutionner universellement des problèmes riches dans leurs difficultés et leurs complexités.

Cependant, elle met au jour et transmet, en mots simples, une tentative de comprendre comment la communication entre les personnes les agresse, et comment éviter d'être agressé par la communication de son interlocuteur.

S'adapter à l'autre

La violence physique et verbale, celle conjugale, celle familiale, celle professionnelle, celle de l'inconnu dans la rue, sont toutes les effets de l'histoire de chacun.

Il est donc impossible de stopper la violence avec une méthode pour tous et pour chaque catégorie de processus psychologiques de violence.

Malgré tout, l'approche de la communication non violente a le mérite de mettre à jour la violence que l'on peut éliminer de la communication, en espérant que cette communication, ainsi épurée, ne sera plus le lieu du déclenchement de la violence chez ceux qui ne peuvent pas encore faire sans cette dernière.

De nouveaux questionnements

Que supprime cette communication non violente de la communication ordinaire (dite violente) ? Que propose-t-elle à la place ? Pouvons-nous ainsi, en l'ayant compris, tout simplement, sans formation, l'utiliser et nous protéger quelque peu des mauvaises réactions de nos interlocuteurs privés et professionnels ?

La communication non violente n'est pas une nouveauté, elle a été élaborée par un docteur en psychologie américain, Marshall Rosenberg il y a plus de 50 ans, et son manuel est accessible depuis plus de 20 ans.

L'arrivée en France de la communication non violente est toute aussi ancienne, introduite par l'ouvrage d'un avocat, Thomas Ansembourg, consacré aux applications de cet outil à la médiation.

M. Rosenberg explique lui-même que la conception de l'outil que représente la communication non violente n'est que la traduction technique des travaux d'un autre psychologue américain dont il fut l'élève : Carl Rogers.

Il a fallu du temps pour que nous nous servions de cette approche de la communication, au point de la présenter actuellement comme une trouvaille, révolutionnaire et récente alors qu'elle ne l'est pas. C'est qu'elle est avant tout une approche professionnelle très loin de la pratique de la psychologie telle qu'elle se fait en France, et que n'a été perçu dans un premier temps que l'aspect moral, « belle âme », derrière les expressions « approche humaniste », « relation bienveillante », qui jalonnent ces ouvrages.

Effectivement s'attaquer à la violence dans les relations, et spécialement celle présente à notre insu dans nos communications ordinaires, ne peut pas relever seulement d'une belle intention et d'un cœur plein d'élans de bonté.

Toutefois, si on entre scrupuleusement dans le travail de lecture de ces ouvrages, on y découvre bien plus.

C'est ce « bien plus » qui n'a pas été vu assez vite par les professionnels français.

Les causes de la violence dans la communication

D'une part, la communication déclenche de la violence quand celui qui s'exprime est confus avec lui-même et que son propre besoin reste insatisfait.

Confusion et insatisfaction se tiennent tous deux derrière son discours.

Cette confusion propre à celui qui est écouté, perçue inconsciemment ou consciemment par son interlocuteur, fait vivre à l'écoutant un malaise insécurisant face à celui qui parle.

Il se sent alors menacé et va réagir à cela.

D'autre part, la communication ordinaire contient de la violence, aussi, dans notre réflexe inconscient d'appréhender les choses et les gens systématiquement à travers des jugements en terme de « vrai » ou de « faux », et à travers des évaluations en terme de « bien » et de « mal ».

Une phase d'écoute

Il faudrait donc dans la phrase écoutée, passer de l'impression que l'écouté m'agresse en m'imposant ce qui est vrai ou faux (jugement), à mon désir d'écoutant de comprendre la logique de l'autre comme n'étant que l'ensemble de ses représentations, de sa cohérence propre, celle-ci perçue comme ce qui me donne accès à lui, pour moi qui l'écoute.

De même, il faudrait dans la phrase dite, passer de l'évaluation à l'observable, passer du « tu es fainéant » (évaluation négative) à « cela fait une semaine que tu n'es pas sorti » (fait observable).

Face aux communications qui contiennent jugement et évaluation, en tant qu'interlocuteurs, nous allons évidemment nous défendre, et rappelons qu'actuellement nous répertorions pas moins de dix-neuf défenses parmi celles conscientes et inconscientes...

Se centrer sur la demande

La communication contient et déclenche également de la violence, car le langage, les mots dans leur stabilité, les phrases dans leur organisation normalisée, nous invitent à penser que la réalité est elle-même fixe et que nous ne pouvons parler que pour décrire cette stabilité.

Ce qui nous fait rater nos demandes, puisqu'elles portent sur des actions à venir, que nous attendons : « tu ne m'as pas dit bonjour ! » (fait passé décrit comme éternellement figé), « je vois que tu ne me dis pas bonjour ! » (un ici et maintenant décrit éternellement figé).

Si on fait l'effort de se centrer sur notre demande, sur notre attente d'une action de l'autre, une action à réaliser dans le futur (immédiat ou pas), même sans faire partie des élus d'une grande bonté d'âme, notre phrase aura de toute façon un autre visage : « n'oublie pas de me dire bonjour ! », « tu vas sans doute me dire bonjour ! », « je te demande s’il te plait de me dire bonjour ».

Reformuler ce qu'on considère comme des attaques

Enfin, la communication ordinaire véhicule une attaque tacite lorsque, bien souvent, non conscients de nos ressentis, nous les transformons sans délai en actes attribuables à l'autre, et ce sans nous en rendre compte.

Ainsi la frustration que je ressens devant l'autre, je la décris comme étant la frustration que l'autre me cause directement, alors que c'est moi seul qui la génère par le vécu personnel, le regard personnel que j'ai sur l'intervention de l'autre (que l'autre veuille ou pas me frustrer).

Une bonne partie du langage est habitée par la description des intentions que l'on attribue à l'autre avec certitude, et nous ne parlons pas alors de nos ressentis en faisant cela, alors que nous ne vivons qu'avec nos ressentis, nos sentiments.

Que l'autre ait ou non les intentions que je lui donne, il reste inébranlable qu'un autre que moi aurait eu des ressentis différents sur le comportement de mon interlocuteur.

Peut-être aurait-il eu des ressentis proches des miens, mais nuancés, différents, et du reste il ne leur aurait pas accordé la même place que je le fais, ni exactement les mêmes mots.

Ce qui oblige à reconnaitre que nous n'avons accès qu'à nos ressentis, et c'est bien eux qu'il faut décrire plutôt que les actes de l'autre.

SI l'on s'en tient à cette description, curieusement, l'autre n'est plus agressé et je ne m'agresse pas pour autant ! « J'ai le sentiment que tu ne m'aimes pas » n'est pas l'expression d'un sentiment, mais de ma décision d'attribuer une intention à l'autre.

Dit-on vraiment la même chose, si l'on remplace par : « j'ai peur que tu ne m'aimes pas, je ressens ce que l'on ressent quand on croit que l'autre ne vous aime pas, ce sentiment en moi ne s'en va pas » ?

Une fois que ces clés qui ouvrent la violence sont identifiées, que nous proposent les professionnels cités ?

De faire sans elles !

Attention à la perception des mots

Commencer par décrire de manière descriptive ce que l'on a vu entendu, les faits, les attitudes observé(e)s.

Puis immédiatement après (surtout sans vouloir justifier d'une causalité entre les deux étapes) clarifier ce qui se passe en soi (quel est mon sentiment ?).

Ensuite, identifier le besoin causé par ce sentiment en nous : je ressens la peur, la colère, la tristesse, l'étonnement, l'incompréhension, le désarroi, l'inquiétude, l'anxiété, la méfiance, etc., alors j'ai besoin que tu me rassures, que tu répares ce préjudice, que tu me redonnes ce que je crains d'avoir perdu, que tu me calmes, que tu m'expliques, etc.

Et enfin exprimer la demande d'action précise qui permettra la satisfaction de ce besoin, l'action que vous proposez à l'autre de réaliser pour vous : « tu pourrais peut-être... ? ».

Évidemment on peut objecter que cela manque de spontanéité.

Nous sommes habitués à croire à l'ordinaire que nos mots et nos phrases sont immédiatement en contact étroit avec ce que nous ressentons.

Pourtant il n'en est rien (c'est ce que regarde à la loupe la communication non violente) et cela violente l'autre à qui l'on s'adresse (ce qu'en déduit la communication non violente).

S'exercer à s'exprimer autrement

Faire l'effort, toute une journée, d'assujettir le langage à notre Observation (nous astreindre à décrire les faits que nous sommes conscients de voir, nous) nous demande un vrai effort et, par celui-ci, nous voyons que nous étions plutôt enclins à décrire ce que nous pensions que tout le monde voyait.

De même, chercher, malgré la pauvreté de notre vocabulaire affectif (« ça va ! », « ça ne va pas ! »), à mettre le langage au service du ressenti, du Sentiment que nous avons, nous demande un effort.

Il nous était bien plus facile, plus rapide de décrire ce que nous pensions que l'autre voulait nous faire vivre ou ce que l'on pensait qu'il pensait de nous (notre perception de lui).

Exprimer en mots nos Besoins n'est pas plus évident.

Ce qui était évident jusqu'à présent c'est que l'expression de notre besoin ne se disait pas, puisque ce qui vient spontanément c'est la gêne à exprimer, en mots, notre besoin, comme s’il s'agissait d'une mise à nu devant les autres, d'une faiblesse.

Si nous avons tant de mal à dissocier l'expression verbale de notre besoin d'une évaluation négative (la faiblesse par exemple), comment l'expression verbale de notre besoin aurait-elle pu être ce à quoi nos mots adhéraient ?

Une méthode en thérapie

Quant à l'expression verbale d'une demande précise, il suffit de la tenter pour voir que nous formulons facilement non pas une demande, mais une exigence : autrement dit, un refus de l'autre.

Il faut une condition non naturelle pour rendre fluide l'expression d'une demande.

Il faut être prêt à écouter vraiment ce qui empêche l'autre de faire ce que nous lui demandons.

Nous savons que nous n'en sommes pas toujours là...

Alors faut-il se décourager devant le post-it sur lequel nous avons inscrit : « OSBD (Observation, Sentiment, Besoin, Demande) tous les jours » ?

L'analyse en cabinet témoigne tous les jours de l'étonnement des analysés, de leur trouble, de leur expérience d'être quelques secondes sans ressource, sans mot, quand le psychanalyste demande de mettre des mots sur le ressenti du moment, ou sur celui familier qui a toujours été là, sur leur crainte, alors qu'ils ont pris l'habitude de ne pas s'y arrêter.

Pourtant ils le font et toujours de mieux en mieux !

La communication non violente nous demande de faire une petite partie de ce travail que réalise un patient en analyse, une toute petite partie..., et de le faire tous les jours.

Alors pour nous donner un peu de courage devant le post-it, disons-nous que nous avons vraiment peu à y perdre.

Mettre quelques minutes à s'exprimer au plus juste, plutôt que quelques secondes dans l'erreur, c'est peut-être beaucoup à y gagner !